L’art, les artistes, leurs crimes et la morale

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Séparer l’Homme de l’artiste. L’artiste de l’Homme. Et, soyons honnêtes, à peu de choses près on pourrait aisément enlever la majuscule au « h ». C’est la grande question au centre de la confrontation entre l’Art la Société. Entre les œuvres, les individus qui les créent et ceux qui les reçoivent. C’est une question dont la réponse contient beaucoup d’éléments, entre patriarcat, ce qui définit l’Art en lui-même et la place qu’on lui donne dans la société, ou encore le vécu des spectateurs.

Faut-il donc séparer l’homme de l’artiste ? Je crois qu’il est toujours possible de le faire, mais il faut bien comprendre que cela reste un privilège, et que de ne pas pouvoir le faire est quelque chose de respectable. Aussi, je ne crois pas qu’il faille dresser une ligne morale précise et universelle à partir duquel on devrait boycotter une œuvre, ou du moins ne plus respecter les œuvres d’un artiste. Il appartient à chacun de situer cette ligne qui dépendra du vécu, de la personnalité de l’artiste (ou du crime qu’il a commis), et d’à quel point cette personnalité et surtout ces crimes ont été punis. Bien sûr, en lisant ces mots tout le monde pensera à Roman Polanski, Woody Allen, Sean Penn et encore beaucoup, beaucoup d’autres. Et la société, d’autant plus au niveau artistique, étant ce qu’elle est, rare sont les cas où des artistes féminins auront été porté aux nues en oubliant leurs crimes ou délits impunis. Et le pire, c’est que ces crimes ne sont même pas oubliés, ils sont là, toujours présents et connus de tous, mais présomption d’innocence oblige, ils sont passés sous silence. Ils ne comptent pas, puisque ce sont des artistes. L’Art est plus fort que tout, est au-dessus des lois, au-dessus de la morale.

Et, quelque part, c’est plutôt vrai : l’art a toujours eu quelque chose de spirituel, un aspect qui le rend précieux et libre de tout jugement autre qu’esthétique. Une œuvre n’est-elle pas censée échapper à son créateur ? Certes oui, mais il serait naïf d’occulter toute notion de métier derrière sa création. Et en cela, il y a une vraie sacralisation de l’art par rapport aux autres aspects de la société. D’autant plus lorsque cette sacralisation se croise avec celle de la célébrité. La célébrité est bien utile, elle permet de renforcer la présomption d’innocence, parce que la célébrité, ben ça attire les convoitises, les jalousies, les complots. Et chaque revendication devient ainsi douteuse, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’accusation d’agressions sexuelles commises par les hommes envers les femmes. Le plus triste, c’est que les complots contre des célébrités, ça existe et ce sont les plus médiatisés. Par exemple l’affaire Michael Jackson : accusé de pédophilie, des années après les accusateurs ont révélé qu’ils avaient mentis pour avoir de l’argent. Comment croire après cela les futures vraies victimes ? Malgré les témoignages de plus en plus important, nous sommes dans une impasse culturelle et sociétale : face aux victimes les bourreaux s’en sortent toujours, parce que ce sont des artistes, des célébrités et des hommes. Laissons alors au moins la liberté aux personnes qui le souhaitent de ne plus vouloir être témoin de leurs œuvres.

Néanmoins, on peut se poser la question d’où est-ce que tout ça peut aller. Récemment, une polémique faisait surface par rapport au désir de retirer les statues d’esclavagistes, et de changer les noms de rues. Je passe rapidement sur les noms de rue, qui n’ont strictement rien d’artistique et je ne vois honnêtement pas quel argument légitime permettrait de les laisser en place. Mais les statues ? Au-delà de la glorification qu’elles représentent, n’ont-elle pas droit à leur existence propre en tant qu’œuvre d’art ? Faut-il supprimer toutes les œuvres problématiques à l’heure de la morale de nos sociétés contemporaines ? Supprimons alors toutes les églises, construites grâce à un enrichissement esclavagiste criminel. Le fait est qu’il ne resterait plus grand chose du patrimoine culturel mondial, parce que les lois et la morale évoluent avec le temps. Je ne crois pas que nous soyons maîtres du passé, et de ce qui a été construit.

Mais revenons sur les artistes. Woody Allen, Roman Polanski, ce sont des artistes contemporains, ils sont encore vivants. Il semble plus facile (et par-là je ne présuppose aucunement qu’il est aisé de boycotter les œuvres d’un artiste, qui par principe puisqu’on les refuse, nous font plus ou moins souffrir) de refuser leurs œuvres parce que la colère est encore là, et qu’ils jouissent encore de leur liberté. Mais qu’en est-il par exemple des peintres de la Renaissance ? Des nombreux réalisateurs du début du XXe siècle ? Il est quasiment certain qu’eux aussi ont commis des actes profondément immoraux qui ont été impunis, principalement parce que la société évolue. Sauf qu’ils sont relativement inconnus du spectateur de l’œuvre, puisque loin de toute médiatisation. Face à la sortie du film sur Gauguin avec Vincent Cassel, un article pointait du doigt l’évacuation totale du fait que Gauguin s’était marié avec une jeune fille africaine de 13 ans. Patriarcat et colonialisme, deux oppressions qui s’intersectionnent bien couramment. Pour autant, les personnes qui ne peuvent plus voir les films de Polanski parce qu’elles ne peuvent séparer l’homme de ses œuvres auraient-elles le même raisonnement face aux peintures de Gauguin ? Je pose sincèrement la question à ces personnes, libre de tout jugement. Néanmoins, j’ai l’intuition que non, parce que nous avons un rapport différent avec le passé. C’est compréhensible, mais pour autant les œuvres, elles, n’ont pas de rapport au temps.

Permettez-moi de dévier un peu du sujet, parce que questionner cet aspect me tient à coeur : qu’en est-il de la morale des œuvres ? Grande question elle-aussi, artistique et politique, parce qu’elle n’est certainement pas décorrélée de la société dans laquelle le spectateur vit. Et c’est peut-être justement là qu’on touche aux limites de l’intemporalité des œuvres, même s’il faut reconnaître qu’on parlera ici plus des films que des peintures, où la notion de morale est beaucoup plus vague (ou du moins, je n’ai pas les connaissances suffisantes pour traiter de cela). Faut-il pardonner le sexisme des œuvres datant de plusieurs décennies, voire siècles ? L’immoralité y a-t-elle le même sens ? L’art peut-il d’ailleurs se permettre d’être immoral, d’être contre l’éthique ? Libre à chaque œuvre de l’être, mais il semble légitime que l’artiste ait une responsabilité par rapport à la société dans laquelle il, et son œuvres, s’inscrivent.

Tuer des gens c’est mal, pour autant ça ne choque personne lorsque cela est représenté dans les films, y compris sans condamner les meurtres comme par exemple dans Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Alors pourquoi, de plus en plus, tant de personnes sont horrifiées lorsqu’un viol n’est pas condamné dans un film ? Simplement parce que le meurtre est clairement condamné par la loi, et que le viol, s’il l’est en théorie, l’est beaucoup moins en pratique… Ainsi, traiter légèrement du viol ou d’ailleurs de tout acte immoral trop flou dans la société contemporaine dans l’œuvre, relève tout simplement de l’inconscience éthique. S’offusquer de la violence dans un film n’est pas pareil que s’offusquer d’un comportement trop présent et pas assez condamné dans une société donnée. C’est se tromper que de trouver ridicules les accusations de culture du viol dans le dessin animé Dragon Ball Z alors que les personnages passent leur temps à se foutre sur la gueule, parce que les deux actes n’ont pas les mêmes répercussions culturelles. Peut-être qu’un jour, des blagues sur le viol seront envisageables dans un film de la même manière que les personnages de Pulp Fiction blaguent sur le meurtre sans que cela ne choque personne. Mais il faudra alors impérativement et surtout au préalable que la société sorte de son schéma patriarcal, et que les viols soient condamnés. On peut rire de tout, mais pas n’importe quand.

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Critique de L’homme irrationnel, de Woody Allen

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Depuis quelques temps déjà, on attend chaque année le prochain Woody Allen avec une certaine lassitude plus ou moins teintée de curiosité, en se disant que cette année on pourrait avoir droit à bon cru voire un film de la verve de ses films d’antan. En fait, ce qui porte le plus préjudice à L’homme irrationnel, c’est de passer après la plutôt rafraîchissante comédie sentimentale premier degré mais maline Magic in the Moonlight. Car L’homme irrationnel est pratiquement tout l’inverse, malgré la présence encore une fois d’Emma Stone.

Ici, on est davantage du côté de Match Point (le romanesque en moins) et du Rêve de Cassandre, Woody Allen jouant sur ses thèmes favoris de la relation de couple et du meurtre avec une ironie acerbe.

Une ironie de personnages déjà, Emma Stone jouant une jeune intellectuelle sûre d’elle et hypocrite avec parfois une délectante exagération (la scène où Joaquin Phoenix lui révèle son meurtre). Il serait ainsi une erreur de prendre le revirement final comme une véritable épiphanie, une morale assénée en voix-off qui offrirait une rédemption au personnage. Qu’elle soit avec son copain pseudo-parfait (qui se comporte pourtant comme un idiot peu sûr de lui et méprisant pendant 70% du film) qu’elle n’aime pas malgré ses dires, ou avec ce professeur de philosophie aux jugements à l’emporte pièce (le montage des scènes de cours le montre bien, en ne laissant au personnage de Joaquin Phoenix qu’à peine le temps de s’exprimer au cours d’une ou deux phrases), la relation de couple ne fonctionne pas, ne peut pas fonctionner, tout simplement car les personnages sont d’un égocentrisme ahurissant.

Il y a bien sûr également une ironie de situations, un jeu sur le quiproquo, une variation de la thématique du meurtre comme révélateur de soi et puissance de vie. En cela, le film est sympathique mais assez classique, et surtout très prévisible. Pour autant, le cinéma de Woody Allen est souvent jubilatoire grâce à cette prévisibilité, le spectateur sachant très bien que le pot aux roses sera découvert et se délecte du moment où il sent que cela va arriver.

Cela n’empêche pas de n’ennuyer parfois lorsque le rythme n’est pas bon, mais L’homme irrationnel dispose d’un recul sur le scénario-même très intéressant. En effet, on ne peut s’empêcher de remarquer la présence d’une musique jazzy au piano, énergique lors du premier montage musical, sympathique lors du deuxième, mais insupportable passé le troisième (le film allant facilement jusqu’à six ou sept). A première vue, ces incursions musicales apparaissent comme un moyen facile de rythmer le récit, de combler le vide de l’action à ces moments. Une faute grossière donc. Pourtant, en repensant à l’ironie générale du film, il est très tentant de voir dans cette répétition agaçante une intention critique de l’auteur, comme si le suspense habituel de ses films (et de bien d’autres par ailleurs) était mis à distance, que la forme du film s’alliait avec le caractère insupportable de ses personnages. Ou pourrait d’ailleurs dire la même chose de la voix-off, non pas par son emploi mais par le cliché de ce qui y est dit.

Ce qui est fort avec L’homme irrationnel, c’est que malgré cette dimension ironique il n’en reste pas moins plaisant, le tout grâce à des interprètes efficaces et un sens de la comédie que l’on sait toujours gré à Woody Allen. Le film manque peut-être de plus de moments mémorables pour être parfaitement équilibré, mais il a définitivement une place intéressante dans la filmographie de l’américain.

Critique de The Visit, de M. Night Shyamalan

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A force d’être un cinéaste inégal, on ne sait plus par quel bout prendre ce cher monsieur Night Shyamalan (et non, à toutes les mauvaises langues qui liront cette critique, son nom n’est pas difficile à prononcer !). Mais s’il y a bien une thématique commune à toutes ses oeuvres, et encore une fois au centre de son dernier film, c’est le choix d’une « banalisation » du fantastique, rendre plus naturel ou en tout cas organique le surnaturel. C’est le cas du Village, de Incassable, de Sixième Sens aussi qui mettait son personnage principal au centre des éléments fantastiques. C’était aussi de toujours faire surgir le fantastique au sein d’un drame humain personnel ou familial.

C’est donc doublement le cas dans The Visit, qui se permet une conclusion uniquement portée sur la force dramatique des conflits familiaux (ici mère-fille, le père étant absent et le fils assez mineur) et qui joue constamment sur le doute entre le surnaturel et le réel. Il faut voir avec quelle habileté le film se balance entre différents tons et genres cinématographiques : tantôt comique, tantôt émouvant dans son dernier tiers, The Visit passe du film d’horreur au thriller, semble parodique puis premier degré, fait sursauter puis rire.

Il existerait apparemment trois montages du film : un tel qu’il est, un purement horrifique et un dernier purement comique. Cette version hybride, si elle semble du coup déséquilibrée par ce mélange déstabilisant, est en fait la seule qui pouvait véritablement marcher car elle empêche le film d’aller dans le cliché de la parodie facile ou dans celui du fléau du « sursaut à tout prix » qui touche beaucoup de films d’horreurs aujourd’hui.

Oh bien sûr, on sursaute pendant le film (enfin ce fut mon cas en tout cas, mais je suis de nature facile…). Ca pourrait être énervant si le film ne jouait pas avec évidence sur ces codes, en rendant le sursaut ridicule donc jouissif. La réussite de cette mise à distance est selon moi dû à deux choix brillants : le casting de la vieille femme et le montage alterné.

Pour le premier, ce personnage de grand-mère possiblement possédée est génial car tout autant flippant que ridicule. On sursaute la première seconde de ses apparitions, puis on rit pendant les cinq suivantes. Par exemple, pendant plan large de caméra cachée façon Paranormal Activity, on attend le jumpscare à chaque seconde et finalement il surgit en gros plan face caméra comme jamais. C’est grotesque et efficace en même temps, c’est donc parfait car ça permet cette banalisation du surnaturel citée en début de critique. De la même manière, lorsqu’elle rampe au sol après les ouvertures de porte de la jeune Rebecca (particulièrement touchante lors d’une confrontation face caméra), impossible de ne pas rire face au ridicule de son déhanché à quatre pattes.

Concernant le montage, la première chose qui m’a frappé est la suite de deux scènes, génialement juxtaposées pour créer un effet de distanciation inédit. Vers le début du film, Rebecca ouvre la porte de sa chambre et le spectateur est surpris par une envolée fantomatique de la grand-mère, traversant le cadre de droite à gauche avant de disparaître. Le bout de scène fait assez peur au spectateur comme aux deux adolescents, et pourtant dans la scène suivante le jeune prépubère imite sa grand-mère (la mise en scène recréant exactement le même cadre). Dans quel autre film d’horreur avons-nous vu un tel recul par les personnages eux-mêmes ? Une situation de peur désamorcée dans la minute suivante par le rire ? L’effet ne plaira pas à tout le monde c’est sûr, mais il est en tout cas original. Qu’on ne me dise pas après cela que Shyamalan n’invente plus rien.

Constamment au cours du film, le rire succède ainsi à la peur avec une telle maîtrise des tons que l’un n’éclipse jamais l’autre. Encore mieux, le montage parvient même à mêler situations typiques des films d’horreurs (passage obligé à la cave, dans le grenier/chambre du dessus) à des situations dramatiques subies par les personnages. La meilleure qui me vient en tête surgit à la fin du film, lorsque les enfants découvrent le pot aux roses. Tandis que Rebecca est à la cave et bouge de manière incompréhensible sa caméra (permettant ainsi à chaque nouveau mouvement une surprise face à la présence de la grand-mère), Tyler est tyrannisé par le grand-père dans la cuisine en haut. La séquence alterne plusieurs fois entre l’un et l’autre, donnant à chaque morceau la force de son alter-égo, rendant le surnaturel plus naturel et le réel plus étrange. On pourrait penser que ce montage alterné faire perdre en force chacune de ces scènes, je crois au contraire qu’il leur permet d’acquérir une nouvelle force, une sorte d’alliage par la séparation.

Il est alors bien dommage que le film cède parfois à l’humour facile comme les raps idiots de Tyler, ou qu’il n’accentue pas davantage le mal-être des deux ados. Si le premier point aurait pu être facilement évité, le deuxième aurait nécessité quelques minutes de plus et une savante intégration au récit. Mais bon, l’important c’est que j’ai repris foi en Shyamalan.

Critique de Mon Roi, de Maïwenn

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La prétention voire l’égocentrisme d’un cinéaste, en soi, ne me dérange pas. L’évident narcissisme du Tarnation de Jonathan Caouette ne me dérange pas, et cela ne m’avait pas tellement dérangé non plus dans les deux autres films de Maïwenn que j’ai pu voir, à savoir Polisse et Le bal des actrices (ce dernier étant pourtant, dans le genre, assez haut placé). Je pense même que sans prétention, le monde de l’art serait un peu trop chiant. Cela dit il faut que cet état d’esprit servent de vraies idées de cinéma, une vraie proposition osée, quitte à se planter. En tout cas, pas une vulgaire tentative de film-fleuve… comme c’est le cas pour Mon Roi.

Tout le paradoxe du film, à l’image de cette psychologie de comptoir du « genoux/je-nous », c’est d’effectuer un montage narratif analogique tout en assumant qu’il s’agit là d’une esbroufe. du genre « oui bon je sais que c’est de la psychologie de comptoir, mais penchez-y vous quand même un peu ». Au présent, Tony, divorcée et mère, passe plusieurs semaines dans un centre de rééducation, se mettant aussi bien physiquement que psychologiquement « à nu » et se liant d’amitié avec de jeunes sportifs (et Norman, qui fait des vannes sur les noirs et les arabes et jongle avec du yahourt). Au passé, elle fait la rencontre de Georgio, un riche restaurateur aussi bon vivant que manipulateur et possessif.

Le film, déjà, aurait pu fonctionner si le montage alterné avait été réfléchi, avait créé du sens à la manière de Blue Valentine (même si l’objectif n’est pas tout à fait le même). Mais non, au lieu de ça, les séances de rééducations se ressemblent toutes et sont extrêmement courtes au début. Elles ne montrent finalement rien ni en elles-mêmes (ok, Tony réapprend à faire fonctionner son genoux, et alors ? Ok, elle s’amuse bien avec les jeunes sportifs, et alors ?) ni en rapport avec les scènes au passé.

On doit en plus se coltiner quelques vannes moyennes de la part de Norman et ses potes qui jouent aux « djeuns », dont une absolument ahurissante vers la fin du film quand on connaît la position féministe de Maïwenn où les jeunes sifflent une jolie fille passant dans la rue (pour la « rigolade » mais bon on sait tous ce que ça cache derrière comme état d’esprit). Bien sûr, Tony s’amuse avec ses amis alors que le film a passé les 2/3 de son temps à montrer qu’elle a subi le même genre de domination dans sa relation avec Vincent Cassel. La scène paraît anodine, mais comment ne pas y voir ici un mépris total de son personnage principal ?

Dans Mon Roi, Maïwenn s’amuse presque à torturer son personnage et le spectateur avec lui, en alternant des scènes dramatiques de cris et de pleurs et des scènes drôles et joyeuses avec une rapidité un peu douteuse. D’autant plus que ces scènes, si la plupart sont réussies intrinsèquement, paraissent extrêmement répétitives tout au long du film, lui donnant un rythme bancal et même interminable sur la fin. Il y a quelque chose de trop grotesque pour être honnête dans cette naïveté de Tony qui reste avec Georgio malgré les nombreuses humiliations, qui pleure de tristesse quand il lui annonce que non, il n’a pas couché avec les deux mannequins qui dormaient dans son lit. On n’échappe pas non plus à la critique devenue hebdomadaire du milieu superficiel de la mode, avec un discours de Tony complètement bourrée qui gêne plus qu’il ne dénonce.

Mais le pire reste encore les tentatives totalement loupées de subtilité et de créer des moments de grâce, dont l’exemple le plus lamentable est ce discours de Tony en tant qu’avocate auquel assiste ses amis et Georgio. Plutôt de de créer une émotion en captant les visages des personnages, en montrant ce discours tel qu’il est récité au sein d’un lieu peuplé de conflits, non Maïwenn choisi de prendre le (mauvais) choix facile : hop, le discours passe en voix-off et l’écran nous montre une suite de moments joyeux entre Tony et Georgio au passé, sans sons et totalement inutiles. La tentative grossière de créer de l’émotion l’annihile en fait totalement.

Néanmoins, une chose évite au film le naufrage : l’énergie communicative des acteurs. Quand ils ne sont pas en train de se crier dessus, Emmanuelle Bercot et Vincent Cassel ont une complicité qui crève l’écran, accompagné par le rafraîchissement jeu naturaliste de Louis Garrel. Du coup, on rigole quand même pas mal pendant le film, les dialogues étant souvent incisifs.

Maïwenn est en fait probablement une bonne scénariste, sa dialectique de personnages reflétant souvent un écho personnel narcissique mais intéressant. Malheureusement, l’immense lourdeur de sa mise en scène plombe ses films à plus ou moindre mesure, Mon Roi en étant le plus triste représentant jusqu’à maintenant.

Critique de Chronic, de Michel Franco

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Prix du meilleur scénario à Cannes cette année (décidément ils ont fait fort), Chronic est la chronique d’un aide soignant (Tim Roth, minimaliste) à domicile pour personnes en phase terminale de diverses maladies, un homme aussi généreux que mystérieux. Au début du film nous ne ne savons ainsi rien de lui, la seule qualité du film étant justement la révélation progressive de son passé fait de nombreux non-dits. Un passé qui donnera peu à peu un sens au film, même si ce qui est gênant ici est principalement la forme de toute façon.

On fait finalement ici face à ce qui m’avait dérangé dans Amour de Haneke : un misérabilisme faussement pudique, qui ne fait que montrer l’horreur des maladies et l’homme épongeant cette horreur avec compassion. Les plans sont longs, fixes, et surtout les cadres sont d’une morale au mieux incompréhensible, au pire douteuse. En effet, la caméra est loin des personnages, comme si elle était pudique, pourtant l’angle montre tout ce qu’il y a à montrer : femme anorexique souffrant du sida dans la douche, fesses nues recouvertes de défécations, la mise en scène insiste sur une souffrance brute, « choc ».

Choquer le spectateur, cela peut avoir un intérêt lorsqu’il y a dénonciation derrière, ou en tout cas démonstration. Or ici, il n’y a que le choc. Pourtant une échappée était possible avec le portrait de cet infirmier prenant son métier trop à coeur pour ne pas cacher quelque chose, mais jamais l’émotion ne déborde de l’écran, Tim Roth jouant son rôle d’introverti avec paradoxalement peu de générosité Même quand l’émotion survient enfin de la part d’une malade, Franco choisit justement ce moment pour cadrer en hors-champ. Choix de mise en scène qui cache peut-être un propos intéressant, mais aucune porte d’entrée n’est fournie au cours du film.

En fait, le seul moment qui m’a touché est un long silence de Roth lorsque la personne en face de lui (histoire de ne pas livrer toutes les clés du film malgré tout) lui demande si « il » lui manque. C’est à se demander pourquoi Michel Franco s’est autant borné à consacrer son film au quotidien des soins des malades, inintéressant dans son grossier étalement de misérabilisme, alors qu’il tenait à côté un sujet assez fort.

Car de toute évidence, Chronic est finalement avant tout un film sur (méga spoiler)

l’euthanasie et la culpabilité, David s’occupant autant des malades afin de se « rattraper » de l’euthanasie de son fils malade effectuée des années plus tôt.

Mais le pire du film reste la fin, aussi surprenante que parfaitement inutile dans le récit. Alors oui on reste sur le cul, mais dans quel but ? Que veut nous faire ressentir Franco à part le choc pour le choc ? Encore pire, en analysant un peu, on pourrait même penser que (spoiiileeeer !)

cette mort aussi soudaine qu’arrivant de nulle part (le feu est rouge) apparaît comme un châtiment divin contre David, le punissant ainsi d’avoir euthanasié son fils et la dame à la fin. Ok, j’extrapole peut-être un peu, mais quel autre sens donner à la scène ?

Bref, Chronic avait le potentiel pour être un film intéressant, il n’est en fait que pure esbroufe sensationnaliste, ne laissant quasiment jamais l’espace émotionnel suffisant pour que du vrai cinéma se déploie devant et derrière la caméra.

Critique de Who’s that knocking at my door ?, de Martin Scorsese

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J’ai toujours pensé que Mean Streets était le premier coup de maître de Scorsese, son premier film-phare réunissant les thématiques au centre de son cinéma : la famille, la délinquance, la religion, les relations hommes/femmes ou encore la place de la musique dans la mise en scène. Maintenant que j’ai vu Who’s that knocking at my door, je peux désormais dire sans honte, tel un hipster fier d’avoir découvert le vrai sens d’une œuvre, que Mean Streets est en fait trop mainstream, surestimé et que le vrai premier grand film de Marty est celui-ci.

(je le pense en plus, j’ai mis 4 à Mean Streets)

Long-métrage de fin d’étude, Who’s that knocking at my door est filmé comme un film de la Nouvelle Vague et fonctionne assez comme tel : Scorsese filme en noir et blanc dans les quartiers où il a vécu, allant jusqu’à mettre en scène pour la première fois (mais pas la dernière) sa propre mère. Avec eu de personnages, des décors épurés et montage innovant, il met en scène des bouts de vie de J.R., petit malfrat rêveur interprété par le jeune (et plutôt beau gosse faut bien avouer) Harvey Keitel.

Si on remarque déjà les thèmes forts de ses prochains films et son goût pour une mise en scène musicale, ce qui m’a énormément frappé – et ce notamment parce que je ne l’ai jamais retrouvé dans ses autres films – c’est la dimension expérimentale très présente du film. Il n’y a qu’à voir ce que fait Scorsese des scènes érotiques commandées par son producteur à l’époque pour s’en convaincre, profitant de la fougue sexuelle du personnage pour le présenter comme une figure christique. Encore mieux, il use déjà merveilleusement bien des travellings, donnant à la séquence une folie passionnelle absolument sublime accentuée par la musique des Doors.

Plus tard dans le film, il utilise à nouveau le son dans une visée expérimentale, profitant d’une musique cubaine entraînante mais répétitive pour remonter plusieurs fois à la suite le même plan, le même geste. Parfois, des gros plans surviennent à l’écran sans crier gare, des sons aussi, perturbent la continuité filmique du récit pour mieux le dynamiter. Ce genre d’utilisation du langage filmique se fera plus rare dans ses autres films, à regret pour ma part, néanmoins on pourra sentir parfois ce même désir d’esthétique brute, comme dans un combat de Raging Bull monté à la manière de la scène de douche dans Psychose.

Who’s that knocking at my door paraît à première vue fauché et mineur dans la filmographie du cinéaste, mais Martin Scorsese livre finalement dès son premier film une œuvre percutante et surtout incroyablement attachante, par son portrait de personnage que l’on devine à moitié autobiographique et son esthétique virevoltante. Un film assurément à découvrir donc.

Critique du Conformiste, de Bernardo Bertolucci

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Ce qui est étonnant avec Le Conformiste, c’est que j’y suis venu par ma sériephilie. Film-référence de Matthew Weiner pour sa série Mad Men (selon ses dires lors d’une masterclass), j’étais du coup très curieux d’y voir des éléments en commun, ou plus globalement ce qui avait pu inspirer ce créateur si génial.

Adapté d’un roman de 1951 (si peu longtemps après la guerre !), Le Conformiste se déroule aux prémices de la seconde guerre mondiale pendant la montée du fascisme en Italie, allant jusqu’à la fin de la guerre. Le grand tour de force du film de Bertolucci est d’en faire un récit à hauteur d’homme, un récit psychologique avant tout, le récit d’un homme en proie à des traumatismes d’enfance qui va tout faire pour atteindre une normalité de façade, un moyen de trouver sa place dans la société. Et si cette normalité peut s’atteindre en rejoignant le parti fasciste, en se mariant à une petite bourgeoise qu’on trouve idiote, qu’on passe par une religion à laquelle on ne croit pas, eh bien qu’à cela ne tienne.

Le film est donc un drame, mais sans les drames de la guerre ou de la discrimination, ne s’attachant qu’aux doutes et dilemmes du personnage principal, Marcello Clerici. Marcello se fait transporter en voiture par son chauffeur et garde du corps, participe à des fêtes mondaines, séduit les femmes et traverse des bâtiments mussoliniens aussi immenses que déserts. Comme souvent avec les films italiens post-néoréalisme de cette époque, les dialogues post-synchronisés donnent un léger côté désincarné aux personnages, mais cela sert finalement ici assez le film en donnant une certaine superficialité à quelques personnages. En tout cas, le doubleur de Jean-Louis Trintignant est tellement incroyable que la voix se marie parfaitement avec le charisme tranquille mais autoritaire de l’acteur.

Aidé par un jeu sur les couleurs sublime, des cadres extrêmement travaillés et des compositions de George Delerue magnifiques, Le Conformiste ne suit pas forcément toujours une ligne narratrice très claire mais regorge de scènes qui prennent aux tripes par leur beauté, qu’elle soit esthétique ou psychologique. Quatre heures après avoir vu le film, je repense à cette scène de confession devant le curé, à la fois terrifiante, drôle et bouleversante, Marcello improvisant un discours sur la normalité qui me touche beaucoup. Je repense aussi à ce plan où Marcello reste debout, seul, pendant qu’une ronde de fêtards italiens et française dansent autour de lui, le pressant contre lui-même telle une métaphore de la société. Je repense aussi à ce flashback où le jeune Marcello se fait agresser par des jeunes de son âge, avant de les dépasser en voiture en les regardant par la fenêtre.

Bref je repense à beaucoup de moments qu’il serait idiot et dommage de lister ici, mais le plus étonnant est que je repense aussi à des passages paraissant complètement anodins dans le film, et qui le sont d’ailleurs peut-être, mais qui au regard rétrospectif de la vision de Mad Men me sont peut-être encore plus passionnants que les autres. C’est que l’influence du Conformiste pour la série est criante, non seulement pour ce portrait d’homme cherchant à paraître normal au sein d’une société en pleine mutation, mais aussi plus directement en termes de cadres, de gestes.

Impossible ainsi pour moi de ne pas penser à ce qui reste une de mes expériences sérielles les plus bouleversantes de ma vie lorsque Marcello prend soudainement dans ses bras un personnage (ok, j’ai oublié qui, mais peu importe) vers le début du film, un geste faisant directement écho à l’étreinte quasiment finale de Don Draper envers Stuart, un quarantenaire ayant tout juste livré un monologue absolument bouleversant sur sa dramatique banalité au quotidien. Chaque geste accentue alors le sens de l’autre, le film et la série se répondant sans cesse dans mon esprit, s’enrichissent mutuellement. Dans les deux cas, j’avais rarement vu un discours aussi juste et subtilement bouleversant sur la normalité, la société et comment les deux interagissent.

Quand Marcello joue au gangster avec son nouveau flingue et qu’il passe le temps d’une seconde ce flingue sur sa tempe en cherchant son chapeau, il suffit de celle seule seconde pour entrer profondément dans la psychologie du personnage et y voir un désir de suicide aussi bref que terrifiant, un désir d’échappatoire brut, universel. Un rejet du conformisme.

Critique de Deathgasm, de Jason Lei Howden

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Vendredi 20 novembre, 21h40, Grand Rex, j’entre dans une queue déjà bien longue pour Deathgasm, séance « interdite » du PIFFF édition 2015. Mes potes métalleux ne sont pas là, mais le public, plus enthousiaste que jamais, en est assurément rempli. Bref, je suis méga hypé pour cette aventure comico-horrifique métalleuse d’une heure trente, mais je ne m’attendais pas à passer une séance de cinéma aussi bonne.

Le genre de séance basée sur le partage à plusieurs, la bonne humeur communicative et les rires groupés, le genre de séance qui te fait encore davantage aimer le cinéma quand tu vois l’esprit qu’il peut encore arriver à transmettre parfois. De toute façon, avec des hurlements de grosses voix dès l’arrivée des deux présentateurs devant la scène, je sentais qu’à moins que le film soit vraiment mauvais la séance allait être épique.

Et la séance fut effectivement tout aussi épique que le film fut bon.

De toute évidence, Deathgasm joue avec les clichés des teen movies horrifiques, déployant une structure générale largement similaire aux autres films du genre et des personnages déjà vus auparavant. Mais tout est fait avec la fraîcheur d’un croisement inédit et jouissif, celui du métal et de l’horreur. Un croisement ultra-référencé métalleux/ »geek », nostalgique de l’époque Trauma et peut-être un peu rébarbatif pour les néophytes, mais versant à tous les instants dans une générosité sans égal et communicative.

Les spectateurs (et moi avec) rient aux éclats aux blagues absurdement débiles ou débiles tout court (je me souviendrai longtemps de la scène mythique du survival grâce à des sextoys), applaudissent quand des personnages se font trucidés à l’aide d’effets spéciaux old school, voire hurlent quand du gros son de métal résonne dans leurs oreilles. Alors oui je parle beaucoup de mon expérience de salle dans cette critique qui n’en ai finalement pas tellement une, mais comment passer outre cette expérience lorsque je suis censé vanter les mérites d’un film qui est justement fait pour être regardé en groupe ?

Qu’importe si la trame narrative n’est pas très originale et les personnages ultra-basiques au final, l’univers est bad-ass et on s’amuse devant comme des petits fous. Imaginez un peu, des serviteurs du mal en capuche noire qui simulent une « re-décapitation » après coup pour ne pas tâcher le parquet, ou encore une série de morts par double-tronçonneuse sous fond de musique métal ?

Bref Deathgasm, c’est comme un bon coup de tronçonneuse dans le cul, on se prend du métal bien profond et ça remue à l’intérieur.

Critique de Pauline s’arrache, d’Emilie Brisavoine

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Au-delà de tout ce qui va accoucher sur papier ci-après, on peut dire que Pauline s’arrache m’aura fait me poser tout un tas de questions. Des questions esthétiques, humaines, de cinéma, de point de vue, de démarche, et bien sûr d’éthique, ce qui déjà en soi en fait une oeuvre importante pour moi. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai mis 9 cœur au film, il est dans mon Top 100 et j’hésite même à le mettre dans mon Top 10 à la place de Tarnation. Un choix qui me surprendrait moi-même, mais pour deux films qui se ressemblent assurément, c’est comme Harry Potter et Voldemort, il n’y en a qu’un seul sur les deux qui peut survivre, une seule démarche, une seule manière prédominante dans ma manière de voir le cinéma. Qu’en sera-t-il à la fin de ma critique, je n’en sais encore trop rien, mais vous aurez compris du coup qu’elle me servira surtout d’auto-réflexion autour du film, comme un moyen de forger mon propre point de vue, qui ne sera jamais définitif, forcément, mais au moins plus concret. Si en plus, ça vous donne envie de le voir, c’est encore mieux.

Mais je vous préviens tout de suite, c’est long à lire.

Déjà, il faut bien comprendre qu’ayant vu ce film au cours d’une Cinexpérience, l’équipe du film est venue sur scène après coup pour nous parler du film et répondre à nos questions. Et quand je parle de l’équipe du film, je parle bien sûr de la réalisatrice, mais surtout de la famille représentée dans le film, dont la réalisatrice est même la demi-sœur. Etant donné la teneur documentaire du film (un documentaire expérimental dans sa démarche, mais dans le fond un documentaire quand même), ce fut un petit choc de les voir en vrai ensuite, après avoir autant été proche d’eux à travers les images.

Mais déjà, rien que ce « choc » de les voir en « vrai » comme je dis, n’est-il pas une conséquence détestable du film ? « Après avoir vu leur intimité dans un film, les voici en vrai, rien que pour vous, applaudissez les !! » On se croirait effectivement sur un plateau de télévision, la réalisatrice en plus. Et pourtant, il y a aussi quelque chose de touchant dans le fait de les voir face à nous, comme de vraies personnes, des gens comme tout le monde, qui malgré leurs problèmes plus vrais que nature sont bien là, existent, devant nous.

Du coup, je reste convaincu que la démarche de la réalisatrice, malgré un revirement artistique après coup qui pose quelques questions de légitimité par rapport à la famille (trois ans de rushes de la famille au quotidien qui ne devaient à la base pas quitter le cercle familial), reste humaine avant l’art, reste le désir de livrer un point de vue subjectif et en même temps très libre sur sa propre famille, sur des gens qu’elle côtoie depuis longtemps, plutôt qu’un délire égo-artistique de « ah bah tiens, avec toute cette matière, ce serait dommage de ne pas en faire un film ! ». Bien sûr, y compris dans les dires de la réalisatrice elle-même, les deux dimensions sont bien présentes, et libre à chacun de voir ce qu’il a envie de voir de ses intentions.

Mais je pense qu’au bout d’un moment, ce qui ressort du film en chacun de nous dépasse son contexte, dépasse aussi les conditions de tournage. Et même concernant les conditions de tournage, quand on y repense, c’est peut-être malhonnête, mais ça n’en reste pas moins quelque chose d’unique dans le cinéma d’aujourd’hui et d’hier. 100 heures de rushes avec des comportements non scénarisés, avec des personnes-personnages oubliant totalement la caméra car dénuée de toute intention artistique à la base. Pour le monteur qui est en moi, cela représente un fantasme de défi assez incroyable.

Pauline s’arrache donc. Plutôt que d’y voir un mélange de film de vacances et de Tellement Vrai, j’y vois d’abord une déconstruction du mythe de la famille parfaite, de la vie facile, voire même une déconstruction de la télé-réalité-reportage à la Tellement Vrai justement. D’où du coup l’enrobage du conte, de dessins et d’écrits au crayons, cette mise en rapport entre la douceur de termes bienheureux et la difficulté de la réalité. J’y vois aussi une manière de déplacer le risque du point de vue voyeuriste vers quelque chose de plus vrai, naturel, personnel, et aussi universel. Le voyeurisme, le film n’y échappe pas tout le temps, comme ce passage de dispute filmé dans l’embrasure d’une porte, comme un moment volé un peu à l’insu de Pauline, le personnage principal. Mais le film replace le personnage au centre du film, transforme la caméra-témoin en caméra-accompagnatrice, voire caméra-thérapie.

Cela peu paraître inacceptable de parler de « personnages » dans ce cas précis, pourtant il n’y a ici autre fiction que le montage, si on peut définir la fiction comme apparaissant dans une certaine mesure dès lors qu’il y a choix. Or ici, la fiction permet un recul nécessaire, non pas dans les images en elles-mêmes mais dans leur assemblage. La notion de personnage permet de construire un récit d’émancipation, une histoire universelle qui ne touchera pas tout le monde mais peut-être quelques uns.

Ce fut mon cas en tout cas, mais pas dans un point de vue misérabiliste et supérieur de contemplation de gens dans une situation difficile, de fascination envers un « peuple » qui serait dans un certain sens assez éloigné de moi. Non, plutôt dans un reflet plus ou moins conscient de moi-même, de ma famille, de mes aspirations générales en tant qu’humain, de cette notion de réalité qui dépasse le simple réel en faisant appel aux souvenirs, au passé, à la confrontation entre passé et présent. Cela sert aussi à ça le montage, mêler différentes époques, différents types d’images, et les confronter. L’effet Koulechov n’est plus le regard d’un homme mais l’image du passé.

Pauline s’arrache m’a fait penser aux films de mon père sur caméscope, quand j’étais enfant. A la puissance du souvenir par l’image, de la nostalgie, du devoir de mémoire. Au fait que je regrettais qu’il n’y en ai pas eus davantage depuis, du coup. Au fait aussi que mes parents s’engueulaient souvent, quand j’habitais encore chez eux. J’ai aussi repensé à ma passion pour le cinéma, à celle aussi, avortée peut-être par mon manque de confiance en moi, de celle pour le théâtre, à mon goût de me mettre devant une caméra pour pouvoir être un autre, que j’ai trop peu exercé depuis la tendre époque de mon enfance. J’ai repensé à tous les thèmes, cinématographiques et philosophiques, qui me sont chers : la mémoire, le temps qui passe, les relations familiales et la place de l’adolescent dans tout ça. J’ai repensé à tout pleins de choses auxquelles je n’avais pas pensé devant Tarnation, de Jonathan Caouette.

La comparaison peut paraître trop évidente, mais elle s’impose à moi d’une part par mon amour pour ce film, et d’autre part dans la radicale opposition des deux démarches. Beaucoup de gens critiqueront le film d’Emilie Brisavoine pour sa démarche de rendre artistique la dépression de sa demi-sœur, de mettre autant à nu en les prenant au dépourvu les membres de sa famille. Voire même, de manière plus cartésienne, la mauvaise qualité de l’image et du son, parfois même très mauvaise. Ou encore le manque d’histoire au sens strict du terme. Les deux dernières critiques, en soi, ne m’intéressent pas car elles ne sont que pur goût esthétique, et donc difficilement débattables. En soi, je ne peux rien contredire sur la première critique non plus, purement éthique cette fois-ci. Cela est vrai, la réalisatrice a forcément un côté très égoïste dans sa démarche, une démarche qui a à terme un côté puant.

Mais après tout, dans la mesure où jamais personne ne saura vraiment comment aura été reçu le film chez la famille, pourquoi tenter de juger le contexte, quand le jugement en question sera forcément biaisé ? Je comprends tout à fait qu’on puisse être dégoûté par le film, mais je préfère me concentrer uniquement sur mon ressenti purement filmique, sur ce que le film provoque chez moi en terme de cinéma et d’émotion. L’éthique du tournage d’un film n’est bien évidemment pas quelque chose de négligeable, mais je crois que tout comme un chanteur par rapport à ses musiques, on peut aimer l’œuvre et ce que ça procure chez nous sans pour autant aimer l’artiste.

Du coup, la seule chose qui me reste à faire, c’est comparer la démarche de Pauline s’arrache avec celle de Tarnation. Soit, d’un côté, une famille et notamment une jeune fille en dépression filmée par une tierce personne, ayant à la fois un pied dedans et un pied dehors, étant finalement le juste milieu entre l’absence totale de recul et le point de vue extérieur voyeuriste. De l’autre, un film peut-être moins calculé, plus passionnel, bordélique, mais aussi beaucoup plus subjectif et abject envers certains personnages.

En écrivant ces lignes, je me rend compte en fait que malgré un attachement fort envers Pauline s’arrache (qui restera assez haut dans mon Top 100), je préfère la maladresse attachante de Tarnation, l’égo-centrisme que certains détestent mais qui donnent ces œuvres si personnelles, si touchantes parfois. Je crois que je préfère l’art comme auto-thérapie à l’art comme thérapie pour les autres. Au fond, cela rejoint la grande question de savoir s’il l’on fait un film pour soi ou pour les autres ? Si, d’emblée, j’ai envie de dire les deux, de dire que l’art est un des plus grands moyens de changer le monde et les mentalités. Mais, quelque part, je sais aussi que si j’ai envie de faire des films, c’est d’abord pour moi.

Pauline s’arrache comme chacun s’arrache aussi.
« Human paradox alive. »

Critique de La Chambre Interdite, de Guy Maddin

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Quand on regarde la filmographie du canadien Guy Maddin, il y a un désir de cinéma qui saute aux yeux : celui de créer à partir du vieux, de rendre hommage au vieux cinéma en le modifiant, en modelant son image et son montage. Il n’est donc pas étonnant d’y voir une démarche expérimentale, très esthétique, quitte à ne laisser au film que sa chair au détriment d’une vraie émotion ou d’un propos.

La Chambre interdite apparaît comme un entremêlement de plusieurs histoires, allant d’un thriller métaphysique dans un sous-marin à un drame vaudevillien meurtrier, en passant par une quête aventuresque contre une tribue sauvage. Les acteurs, venant de toute nationalité, changent parfois personnages selon les histoires, et à d’autres moments les personnages eux-mêmes en sont les liants. Pour autant, contrairement à Cloud Atlas qui avait su donner une homogénéité à l’ensemble, une quête commune entre les personnages, ici les bouts d’histoires se succèdent puis reviennent sans que l’on sache vraiment s’il y a un vrai fil narratif derrière. On pense forcément à Shéhérazade, au conte dans le conte, mais dans ce cas à qui ces histoires sont-elles racontées ? Sans doute au spectateur directement, comme le fait un vieil homme expliquant point par point de manière comment prendre un bon bain.

Finalement, ces quelques apostrophes absurdes (et ce ne sont clairement pas les seuls moments absurdes du film) permettent un recul qui de mon point de vue dessert le film. En effet, plutôt que d’aller pleinement dans la grâce, de profiter de son grain esthétique pour plonger dans l’émotion, le film garde une certaine froideur. Non pas une froideur d’image, mais une froideur des sentiments, comme si le film avait peur de trop virer au ridicule en se laissant aller au mélodramatique. Du coup, sur deux heures de film, le rythme ne tient pas pas tout à fait et fait apparaître un côté vain à l’ensemble, même s’il gagne du coup en humour. Heureusement, parfois, les deux se combinent, comme lors de ce passage musical ridicule mais assez beau sur fond de mattage de culs.

Pourtant, et rassurez-vous je vais en venir aux nombreux aspects positifs du film, il fut impossible pour moi de m’ennuyer durant ces 1h59, grâce à l’incroyable travail esthétique opéré par Guy Maddin. Chaque plan, chaque seconde du film est absolument magnifique pour les yeux et résulte d’un travail graphique finalement très moderne. Ce travail donne aux images une nouvelle temporalité, acquise par le mélange entre l’argentique et le numérique, celui aussi entre les décors en carton-pâte et une image colorée très vive, entre la narration épurée et le montage très vif, parfois épileptique.

En cela, La Chambre interdite est une expérience fascinante et originale, un vrai travail expérimental qui cherche à revitaliser la fiction d’aujourd’hui avec celle d’hier. Un film assurément généreux dans sa forme, même si le fond aurait pu l’être davantage à mon goût. Cela dit, cela fait me demander si la nécessité d’un renouveau du cinéma doit forcément se traduire par un regard vers le passé, si le neuf doit forcément avoir du vieux en lui. Si, tel le sous-marin du film, le cinéma ne monte pas à la surface de peur d’exploser et préfère s’aérer par petits bouts de galettes (bon ma métaphore filée perd de son sens, mais vous comprenez le principe, non ?).